Quand ce que nous consommons devient une étiquette
Dans une vidéo diffusée sur ses réseaux sociaux en mai 2026, Marion Maréchal, figure politique de l’extrême droite française, s’en prend à Bally Bagayoko, élu LFI de Saint-Denis, en évoquant ce qu’elle qualifie de « sourire Tasty Crousty ». Derrière une formule qui pourrait, au premier abord, passer pour une simple saillie humoristique, la référence à une enseigne de restauration renvoie à un univers social et culturel particulier. Le Tasty Crousty est devenu un phénomène de restauration rapide particulièrement populaire auprès d’un public jeune et très présent sur les réseaux sociaux.
La question n’est donc pas seulement de savoir ce que signifie littéralement un « sourire Tasty Crousty », expression qui ne possède en elle-même aucune signification objective. Elle est de comprendre ce que l’association entre une personne, son apparence et une pratique de consommation permet de suggérer sans avoir nécessairement à le formuler explicitement. Bally Bagayoko étant un élu noir de Saint-Denis ville, la référence peut être interprétée comme associant son identité à un ensemble de représentations liées aux quartiers populaires, à l’immigration et à certaines habitudes de consommation. Cette lecture relève de l’analyse du discours et doit être distinguée d’une affirmation sur les intentions personnelles de l’auteure de la séquence.
Loin de se réduire à une plaisanterie, cette séquence permet ainsi d’interroger un mécanisme que l’on retrouve dans certains discours identitaires d’extrême droite : l’utilisation d’habitudes de consommation pour caractériser des groupes sociaux et construire une opposition entre différentes représentations de la société. Cette dimension apparaît d’autant plus clairement que Marion Maréchal a utilisé dans une autre publication la référence aux « clients des Tasty Crousty » dans un propos opposant ce public à ce qu’elle présente comme des rassemblements célébrant les traditions françaises.
C’est ici qu’intervient la notion de variable de substitution, ou proxy. Elle consiste à utiliser une caractéristique apparemment neutre (un lieu de résidence, une manière de s’habiller, une enseigne fréquentée ou une habitude alimentaire) qui peut, dans un contexte donné, être fortement associée à une catégorie sociale, culturelle ou démographique. La caractéristique devient alors un moyen indirect de catégoriser des personnes sans avoir à mentionner explicitement leur origine. Dans cette séquence, l’association d’un élu noir de Saint-Denis à Tasty Crousty peut ainsi être analysée comme l’utilisation d’un marqueur de consommation servant de substitut à des représentations sociales plus larges.
C’est précisément ce mécanisme qui intéresse All Welcome. Une habitude de consommation ne dit rien, à elle seule, de l’identité d’une personne. Pourtant, un restaurant fréquenté, un plat consommé, une manière de s’habiller, une musique écoutée, un quartier habité ou même une marque portée peuvent progressivement devenir des raccourcis permettant de classer les individus. À partir du moment où ces associations déterminent le regard porté sur une personne, elles peuvent nourrir des stéréotypes et, lorsqu’elles influencent un comportement ou une décision, contribuer à des situations discriminatoires.
Cette séquence rappelle également que le commerce n’évolue pas en dehors des représentations politiques et sociales. Les enseignes, les produits et les habitudes de consommation peuvent être investis d’une signification qui dépasse largement leur fonction commerciale. Une chaîne de restauration n’est alors plus seulement un endroit où l’on mange : elle peut être transformée dans le discours public en symbole d’un quartier, d’une génération, d’une classe sociale, voire d’une population. Le débat autour de ce type de restauration a d’ailleurs été explicitement relié dans la presse aux transformations sociales des banlieues et à des clientèles jeunes et populaires.
Pour autant, fréquenter une enseigne ne permet objectivement de déduire ni l’origine, ni les valeurs, ni les opinions, ni les comportements d’une personne. Le commerce concerné devient lui-même l’objet involontaire d’un récit qui lui attribue une signification identitaire. Le consommateur cesse alors d’être simplement quelqu’un qui achète un produit : son acte de consommation est interprété comme le signe de son appartenance supposée à un groupe.
C’est là que se situe le risque. Une pratique quotidienne parfaitement banale peut être détournée de sa fonction première pour devenir une frontière symbolique entre « eux » et « nous ». Et cette frontière ne reste pas nécessairement cantonnée au discours politique. Les représentations ainsi construites peuvent ensuite influencer la manière dont certains consommateurs sont regardés, accueillis, surveillés ou servis.
Pour All Welcome, cette question dépasse donc largement la polémique politique du moment. Les discriminations dans l’accès aux biens et aux services commencent parfois bien avant le refus explicite d’un service. Elles prennent naissance dans les représentations que nous construisons autour des consommateurs : ce qu’ils mangent, les commerces qu’ils fréquentent, leur tenue, leur adresse ou ce que nous imaginons de leur pouvoir d’achat.
Les mots ont un sens, souvent plusieurs. Les marques et les habitudes de consommation aussi peuvent se voir attribuer un sens qu’elles n’ont jamais demandé à porter. Déconstruire ces associations, c’est aussi prévenir le moment où une simple étiquette devient un préjugé, et où ce préjugé finit par déterminer la manière dont une personne est traitée.
Note éditoriale : par choix éditorial, nous avons décidé de ne pas reproduire la vidéo dans cet article. Notre objectif n’est pas d’amplifier une séquence polémique, mais d’analyser le mécanisme de catégorisation et de stigmatisation qu’elle permet d’interroger.